RÉGRESSION, LE SÉRIEUX DE L’INSOUCIANCE
La régression n’est pas une tendance générationnelle mais une lecture du présent. Ce principe en dit long sur la fatigue d’un monde figé dans la performance et l’anxiété. Il ouvre une brèche, une esthétique du désarmement où la matière retrouve l’émotion et le savoir désapprend le sérieux. Du jeu au geste, une chose est sûre, le design du futur aura des souvenirs.
Convoquer le souvenir pour façonner le présent : Marco Guazzini
Régressif ne veut pas dire revenir en arrière, mais revenir à soi. En psychanalyse, il désigne ce mouvement de l’ego qui remonte vers un stade antérieur du développement. Pour les designers, c’est là où la mémoire devient matière.
Vous l'avez sûrement aperçu au dernier MATTER and SHAPE. Le designer italien y présentait sa série Motherboard et avec elle, un pan entier de son intimité. C'est en 2015 que Marco Guazzini fonde son studio et met au point le Marwoolus®, matériau où la poussière de marbre rencontre les fibres de laine. Un hommage à ses terres d'origines : Prato, la ville textile, et Pietrasanta, la cité du marbre. Cet hybride, faite de fragments et de souvenirs, mêle veinages minéraux et filaments textiles comme on assemble deux pans d'une même histoire. Chaque plaque révèle un geste instinctif ou le hasard trace des motifs uniques Dès 2016, le Vitra Design Museum inscrit le Marwoolus® au Schaudepot, reconnaissant l'une des recherches matérielles les plus singulières de ces dernières années.
Contre un monde calibré : Faye Toogood
Les designers s’émancipent de la perfection formelle pour retrouver la légèreté du faire. Porté par l’instinct plutôt que par le contrôle, le design régressif s’impose comme un état d’esprit face à un monde saturé de rationalité. Il redonne au premier geste, celui qui précède la méthode, celui où l’idée affleure encore brute, sa valeur d’impulsion créative.
Loin du tumulte, Faye TooGood revient au geste premier avec son exposition Lucid Dream et laisse émerger une création déliée. État d’esprit plutôt qu’intention figée, la designer célèbre l’élan brut. Cette régression féconde qui libère la forme de ses carcans et redonne au design son pouvoir d’émerveillement. Le geste déclencheur : repeindre spontanément une chaise Roly Poly dans le silence de son studio. Cette impulsion devient un acte de rébellion douce pour « faire taire le monde » et retrouver sa propre voix.
Le design régressif ne cherche pas à imiter l’enfance mais la liberté qu’elle incarne face à la norme : Anthony Authié
L’ enfance n’est pas un décor à reproduire mais une énergie à retrouver. Ce qui inspire les designers n’est pas l’imagerie naïve, mais la liberté farouche d’inventer et détourner sans culpabilité. Cette disposition intérieure devient un outil pour fissurer la norme et redonner à la création son audace.
Difficile d’imaginer un projet qui illustre mieux ce propos que le Mini Loft d’Anthony Authié. Dans un ancien atelier de Bagnolet, le fondateur de Zyva Studio rejoue ses souvenirs d’adolescence et fait des années 2000 un manifeste coloré. « C’est comme un patchwork que je crée en piochant dans ma mémoire des captures d’écran, ou plutôt des captures de moments de vie. J’assemble ensuite ces images, les unes avec les autres, pour créer une nouvelle forme architecturale hybride. Une architecture de la référence. Une architecture du collage mémoriel. » Le terrazzo brillant rappelle les villas clinquantes des reality show, les poignées Mario Bros détournent l’imaginaire du jouet, et les murs monochromes jaune et vert évoquent les stabilos d’une trousse d’écolier. Chaque élément fonctionne comme un pixel de mémoire, assemblé avec la rigueur d’un architecte et l’audace d’un enfant.